Dire à un médecin que l’on parle de ses inquiétudes à un chatbot peut sembler plus embarrassant que de raconter une mauvaise nuit. Pourtant, c’est précisément ce dialogue qu’une équipe canadienne veut rendre plus simple. Dans un entretien publié le 14 octobre par l’Université de Montréal, le psychiatre Alexandre Hudon présente AWARE, une trame pour explorer la place de l’intelligence artificielle dans la vie des patients. L’idée n’est pas de décider à l’avance que cet usage fait du bien ou du mal, mais de comprendre ce qu’il apporte et ce qu’il change. [1]
Chercher une information ou chercher une présence : ce n’est pas la même demande
Un robot conversationnel peut servir à préparer une sortie, éclaircir un mot ou mettre en ordre une question. Il peut aussi devenir l’interlocuteur auquel on confie une inquiétude au milieu de la nuit. L’écran et le logiciel sont parfois les mêmes, mais la place occupée par la conversation est différente.
AWARE propose ainsi de regarder les motivations, et pas seulement la fréquence d’utilisation. Les auteurs distinguent notamment recherche d’information, organisation, soutien émotionnel et compagnie. Deux personnes qui passent un temps comparable avec un chatbot peuvent en attendre des choses très différentes. [2]
Pour un lecteur à la retraite, la question utile n’est donc pas de comparer son usage à une norme fondée sur les journées de travail. Elle peut porter sur les activités que l’on souhaite garder, les échanges avec ses proches ou la manière de traverser une période préoccupante. Le statut de retraité ne dit, à lui seul, ni l’isolement, ni la fragilité, ni le besoin d’un soutien psychologique.

Le sentiment d’être compris mérite une conversation, pas une étiquette
Une réponse chaleureuse, une disponibilité immédiate et le souvenir apparent des échanges peuvent rendre une conversation avec une IA importante pour celui qui la vit. Alexandre Hudon souligne que cette interaction peut susciter un investissement émotionnel. Ce ressenti mérite d’être entendu, même si le système n’entretient pas une relation réciproque comme une personne. [1, 2]
C’est ici que la proposition canadienne évite un raccourci : préférer parfois parler à une IA, lui faire confiance ou y trouver du réconfort ne suffit pas à établir une dépendance ou une maladie. Dans l’article scientifique qui présente AWARE, les auteurs demandent de distinguer ces expériences plutôt que de les placer sur un parcours supposé aller automatiquement vers la dépendance. [2]
Le point intéressant est moins de trancher si le lien est « vrai » que de comprendre son rôle. La personne utilise-t-elle la conversation pour formuler ce qu’elle veut dire à un proche ? Attend-elle surtout une réponse qui la rassure ? S’appuie-t-elle sur l’outil pour prendre une décision de santé ? Ces situations n’appellent pas la même explication.
Regarder ce qui change dans les journées
Le cadre AWARE rassemble cinq domaines : les usages de l’IA, leurs raisons, la place émotionnelle du lien, ses effets sur le jugement et les questions de sécurité, puis ses conséquences dans la vie quotidienne. Il s’agit d’une organisation de l’entretien, pas d’un questionnaire permettant de calculer soi-même un score. [2]
Pour parler de son propre usage, quelques observations concrètes rendent l’échange plus précis :
- les moments où l’on se tourne vers le chatbot et ce que l’on vient y chercher ;
- les changements éventuels dans le sommeil, les activités ou les relations ;
- la place donnée à ses réponses dans les décisions, notamment concernant la santé ;
- les informations personnelles ou médicales que l’on lui transmet.
Cette liste sert à décrire une situation, pas à accumuler des signes contre l’utilisateur. Les auteurs soulignent que la même technologie peut avoir des conséquences différentes selon les personnes et le contexte. Une inquiétude persistante ou une décision de soin ne se comprend pas à partir du seul nombre de messages envoyés. [2]

En parler sans devoir défendre ou condamner la technologie
L’entretien d’Alexandre Hudon insiste sur une approche non accusatrice. Une personne peut considérer ses conversations comme privées ou avoir honte d’en parler ; des questions qui ressemblent à un interrogatoire peuvent l’inciter à se taire. Le but est au contraire de comprendre quelle place ces échanges ont prise. [1]
Il y a aussi une différence entre raconter son usage et transmettre ses documents au logiciel. AWARE invite les professionnels à demander si des comptes rendus, des informations médicales ou des éléments identifiants sur les proches sont partagés. Les auteurs rappellent que les pratiques de conservation, de réutilisation et de protection des données varient selon les plateformes. Une conversation qui paraît intime n’informe pas, à elle seule, sur le devenir des données. [2]
Cette attention aux usages rejoint un chantier européen : le 13 octobre, le King’s College de Londres a annoncé le lancement, au congrès de l’ECNP à Munich, d’un groupe de 19 experts chargé de préparer un cadre coordonné sur l’IA en santé mentale. Son programme initial s’étend sur trois ans ; ce lancement ne constitue pas un label délivré aux chatbots déjà disponibles. [3]
AWARE reste lui aussi une proposition à évaluer. Publié en septembre dans JMIR Medical Education, il n’a pas été formellement validé comme instrument diagnostique, de dépistage ou d’évaluation du risque. Les prochaines recherches doivent notamment vérifier si ses domaines couvrent bien l’expérience des patients et s’il aide réellement les professionnels à recueillir des informations utiles lors des consultations. [2]
Sources et références
[1] Université de Montréal. Entretien avec Alexandre Hudon, 14 octobre 2026.
https://nouvelles.umontreal.ca/article/2026/10/14/quel-role-jouent-les-robots-conversationnels-dans-votre-sante-mentale
[2] Hudon A et coll. The AWARE Framework for Assessing Patients’ Use of AI in Mental Health Care. JMIR Medical Education, 2026, point de vue publié le 16 septembre.
https://mededu.jmir.org/2026/1/e108766
[3] King’s College London. Launch of first Europe-wide expert group on AI in mental health, 13 octobre 2026.
https://www.kcl.ac.uk/news/launch-of-first-europe-wide-expert-group-on-ai-in-mental-health

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