Le lutétium-177, une radiothérapie qui s’injecte dans une veine et va se fixer sur les cellules du cancer de la prostate où qu’elles se trouvent, a passé l’épreuve de la vraie vie. Une étude publiée dans le Journal of Nuclear Medicine, relayée ce 26 octobre par Santé log, rassemble 3 709 hommes traités dans 46 hôpitaux et centres anticancéreux français entre décembre 2021 et avril 2025. Leurs résultats se rapprochent de ceux de l’essai qui avait conduit à autoriser le médicament, commercialisé sous le nom de Pluvicto. [1] [2]
Pour un homme qui apprend qu’il a un cancer de la prostate, ou pour ses proches, la nouvelle appelle aussitôt trois questions : est-ce que ce traitement le concerne, que valent vraiment ses résultats, et qui le paie ? Les réponses tiennent dans le parcours de soins. Le lutétium-177 n’est pas un traitement de premier recours : en France, il arrive tard, pour des cancers déjà avancés qui ont résisté à plusieurs traitements. [3] [5]
Un traitement réservé aux cancers métastatiques qui ont résisté à deux traitements
Le cancer de la prostate est le plus fréquent chez l’homme : l’Institut national du cancer (INCa) comptait 59 885 nouveaux cas en France en 2018, avec un âge médian de 69 ans au diagnostic. C’est aussi la deuxième cause de décès par cancer chez l’homme, avec 9 002 décès en 2023. [9] Mais la grande majorité de ces cancers ne seront jamais concernés par le lutétium-177. Le choix du traitement dépend du stade, c’est-à-dire de l’extension de la maladie, et il est discuté par plusieurs médecins de spécialités différentes réunis en concertation. [7] Selon l’INCa, le parcours se présente ainsi : [7] [8]
- Cancer localisé, limité à la prostate : surveillance active, chirurgie, radiothérapie ou curiethérapie, selon le risque de récidive.
- Cancer localement avancé, qui a franchi l’enveloppe de la prostate sans métastase à distance : radiothérapie externe associée à une hormonothérapie prolongée, jusqu’à trois ans.
- Cancer métastatique, étendu aux os, au foie ou aux poumons : l’hormonothérapie, qui bloque la testostérone dont le cancer se nourrit, est le traitement de référence, parfois associée à une chimiothérapie.
- Cancer résistant à la castration : la maladie progresse malgré l’hormonothérapie. Une hormonothérapie dite de nouvelle génération, comme l’abiratérone ou l’enzalutamide, peut alors être proposée, puis une chimiothérapie de la famille des taxanes.
Le lutétium-177 vient après cette quatrième étape. L’indication remboursée en France vise un cancer métastatique résistant à la castration, qui progresse et qui a déjà été traité à la fois par une hormonothérapie de nouvelle génération et par une chimiothérapie par taxane. La Haute Autorité de santé (HAS) le situe donc en troisième ligne de traitement à ce stade. [3] Une condition s’ajoute : les tumeurs doivent porter le PSMA, une protéine présente en grande quantité à la surface des cellules du cancer de la prostate, sur laquelle le médicament vient s’accrocher. Un examen d’imagerie, le TEP-scan au PSMA, le vérifie avant toute décision. [1] [13]
Chez les patients du programme français, les métastases touchaient les os dans 92,1 % des cas. [1] C’est souvent à ce moment que les douleurs osseuses apparaissent, un sujet que nous avions détaillé dans notre article sur les métastases osseuses du cancer de la prostate. Pour les formes découvertes tôt, à l’inverse, la question est plutôt de savoir s’il faut traiter tout de suite, comme le montrait notre article sur la surveillance active à Toulouse.

Ce que l’essai VISION avait montré : 4 mois de vie gagnés en médiane
Le médicament a été autorisé en Europe le 9 décembre 2022 sur la foi de l’essai VISION, une étude de phase 3 menée chez 581 hommes qui avaient déjà reçu une hormonothérapie de nouvelle génération et une chimiothérapie par taxane. Les uns ont reçu le lutétium-177 en plus du meilleur traitement standard, les autres le traitement standard seul. [3]
- Survie médiane : 15,3 mois contre 11,3 mois, soit 4 mois de plus, avec un risque de décès réduit de 38 % (rapport de risque de 0,62). [3]
- Temps avant une aggravation visible à l’imagerie : 8,7 mois contre 3,4 mois. [3]
- Première complication osseuse douloureuse (fracture, compression de la moelle, besoin de radiothérapie pour soulager) retardée de 6,8 à 11,5 mois en médiane. [3]
Ces gains se comptent en mois. À ce stade de la maladie, le traitement ne guérit pas : il prolonge la vie et retarde les complications. C’est sur cette base que la HAS a rendu son avis le 19 avril 2023, avec un service médical rendu « important », le niveau qui justifie le remboursement, et un progrès qualifié de « modéré » (niveau III sur une échelle de I à V) par rapport aux traitements disponibles. [3] [4] Côté tolérance, les effets indésirables les plus fréquents de l’essai étaient la fatigue (43,1 % des patients), la sécheresse de la bouche (38,8 %), les nausées (35,3 %) et l’anémie (31,8 %). [3]
En France, des patients plus âgés que dans l’essai, et des résultats proches
Les essais cliniques choisissent leurs participants. Le programme d’accès précoce français, coordonné par le CHU de Nantes et l’Institut Bergonié de Bordeaux et financé par Novartis, a traité des malades tels qu’ils se présentent à l’hôpital. Ils avaient 73,8 ans en médiane, presque quatre ans de plus que dans VISION, et 5,4 % avaient plus de 85 ans. Leur état général était aussi un peu moins bon. [1] [2]
| Repère | Essai VISION | France, accès précoce |
|---|---|---|
| Patients | 581 | 3 709 |
| Injections reçues (médiane) | 5 | 4 |
| Temps sans aggravation à l’imagerie (médiane) | 8,7 mois | 7,6 mois |
Sources : HAS, avis du 19 avril 2023 ; Bailly et al., Journal of Nuclear Medicine, 2026. [1] [3]
Malgré ce profil plus fragile, la maladie est restée 7,6 mois en médiane sans aggravation visible à l’imagerie, contre 8,7 mois dans l’essai. Selon le taux de PSA mesuré par prise de sang, elle a été stabilisée ou a reculé chez 82,2 % des patients. [1] L’âge n’a pas fait perdre le bénéfice : chez les plus de 75 ans, le temps sans aggravation a même atteint 8,0 mois, contre 6,7 mois chez les plus jeunes. Les hommes qui n’avaient reçu qu’une seule chimiothérapie avant le lutétium ont gardé une maladie stable un peu plus longtemps que ceux qui en avaient reçu deux (7,7 mois contre 6,8). [1]
L’étude a une limite qu’il faut garder en tête : c’est une cohorte sans groupe de comparaison, suivie 6,6 mois en médiane, qui ne donne pas encore de chiffre de survie. Elle ne remplace pas l’essai VISION, elle montre que son bénéfice tient en dehors du cadre très contrôlé de la recherche, chez des hommes plus âgés. [1] Elle apporte aussi un repère utile aux familles : chez un patient sur quatre, le PSA est monté après la première injection, et plus de la moitié de ces hommes l’ont ensuite vu se stabiliser ou baisser. Les auteurs demandent de ne pas juger un échec sur ce seul dosage entre la première et la deuxième injection. [1]
Au quotidien, 12,5 % des patients ont signalé au moins un effet indésirable attribué au traitement, le plus souvent une baisse des plaquettes ou des globules rouges, et 5,7 % seulement ont dû arrêter pour cette raison ; la plupart des arrêts étaient liés à la progression du cancer. [1] Le produit étant radioactif, quelques précautions s’imposent pendant les jours qui suivent chaque injection, comme boire beaucoup, s’asseoir pour uriner ou limiter les contacts rapprochés, surtout avec les jeunes enfants et les femmes enceintes. [13]

Remboursement : l’Assurance maladie paie 15 420 euros par injection
Pour les patients, l’accès n’a pas attendu la fin des démarches administratives. Le lutétium-177 a été pris en charge dans le cadre de l’accès précoce dès juillet 2023, puis il est entré dans le droit commun : deux arrêtés publiés au Journal officiel du 29 avril 2025 l’inscrivent sur la liste des médicaments remboursés aux hôpitaux en plus du forfait de séjour, dite « liste en sus », et sur la liste des médicaments agréés aux collectivités. [5] Concrètement, l’hôpital facture le médicament à l’Assurance maladie à part, ce qui évite qu’un traitement aussi coûteux pèse sur le budget du séjour.
Le tarif fixé au Journal officiel est de 15 420 euros hors taxes par injection. [6] Le schéma prévoit une injection de 7,4 GBq toutes les six semaines, jusqu’à six au total [3] : six injections représentent donc 92 520 euros hors taxes, et quatre, le nombre médian reçu en France, 61 680 euros, selon notre calcul. Ce remboursement suit l’indication validée par la HAS : il ne s’applique pas à un usage plus précoce dans la maladie. [3] [5]

Plus tôt dans la maladie ? Les États-Unis ont dit oui, l’Europe a refusé pour l’instant
La suite se joue sur le moment du traitement. Le 28 mars 2025, l’Agence américaine du médicament (FDA) l’a autorisé avant la chimiothérapie, chez des hommes déjà traités par une hormonothérapie de nouvelle génération, sur la foi de l’essai PSMAfore. Dans cet essai, l’aggravation visible à l’imagerie survenait en médiane après 9,3 mois avec le lutétium-177, contre 5,6 mois avec un changement d’hormonothérapie. La survie, elle, était de 24,5 mois contre 23,1 mois, une différence qui n’était pas statistiquement significative ; 60 % des patients du second groupe avaient d’ailleurs reçu le lutétium-177 ensuite. [10] Le 31 juillet 2026, la FDA a franchi une étape de plus en l’autorisant dès le stade où le cancer métastatique répond encore à l’hormonothérapie, avec un risque de progression ou de décès réduit de 28 % dans l’essai PSMAddition, selon Novartis. [11]
L’Europe n’a pas suivi. Novartis a retiré le 23 mars 2026 sa demande d’utilisation avant la chimiothérapie, alors que l’Agence européenne des médicaments (EMA) s’orientait vers un avis défavorable. L’agence explique que le traitement retardait bien l’aggravation du cancer, mais ne prolongeait pas la vie par rapport à une hormonothérapie, elle-même jugée peu adaptée comme comparaison à ce stade de la maladie, si bien que l’intérêt réel de ce délai pour les patients n’était pas établi. [12] En France, le lutétium-177 reste donc réservé aux hommes dont le cancer a progressé après l’hormonothérapie de nouvelle génération et la chimiothérapie. Le programme d’accès précoce a déjà permis à 134 d’entre eux de recevoir une seconde série d’injections, sans nouveau signal de sécurité ; ce retraitement fera l’objet d’une publication séparée, annoncent les auteurs. [1]
Sources et références
[1] Bailly C. et al. — « Real-World Outcomes of [177Lu]Lu-PSMA-617 in the French Early-Access Program », Journal of Nuclear Medicine, publié en ligne le 6 août 2026
https://jnm.snmjournals.org/content/early/2026/08/06/jnumed.126.272721
[2] Santé log — « Cancer de la prostate : la radiothérapie vectorisée au lutétium confirme son efficacité », 26 octobre 2026
https://www.santelog.com/actualites/cancer-de-la-prostate-la-radiotherapie-vectorisee-au-lutetium-confirme-son-efficacite
[3] Haute Autorité de santé — Commission de la transparence, avis sur PLUVICTO (lutécium (177Lu) vipivotide tétraxétan), 19 avril 2023
https://www.has-sante.fr/upload/docs/evamed/CT-20161_PLUVICTO_PIC_INS_AvisDef_CT20161.pdf
[4] Haute Autorité de santé — PLUVICTO (lutécium (177Lu) vipivotide tétraxétan), page de synthèse des avis
https://www.has-sante.fr/jcms/p_3443413/fr/pluvicto-lutecium-177lu-vipivotide-tetraxetan
[5] Vidal — « PADCEV, PLUVICTO et REZZAYO : prise en charge dans le droit commun », 20 mai 2025
https://www.vidal.fr/actualites/31363-padcev-pluvicto-et-rezzayo-prise-en-charge-dans-le-droit-commun.html
[6] OMEDIT Île-de-France — Avis relatif aux prix de PLUVICTO (Journal officiel), tarif de responsabilité par unité
https://www.omedit-idf.fr/veille/pluvicto-lutecium-177luvipivotide-tetraxetan-3/
[7] Institut national du cancer — Cancer de la prostate : les traitements
https://www.cancer.fr/personnes-malades/les-cancers/prostate/traitements/traitements
[8] Institut national du cancer — Cancer de la prostate : l'hormonothérapie
https://www.cancer.fr/personnes-malades/les-cancers/prostate/traitements/hormonotherapie
[9] Institut national du cancer — Cancers de la prostate : l'essentiel, mis à jour le 7 octobre 2026
https://www.cancer.fr/personnes-malades/les-cancers/prostate/comprendre-la-maladie/l-essentiel
[10] Food and Drug Administration — « FDA expands Pluvicto's metastatic castration-resistant prostate cancer indication », 28 mars 2025
https://www.fda.gov/drugs/resources-information-approved-drugs/fda-expands-pluvictos-metastatic-castration-resistant-prostate-cancer-indication
[11] Novartis — « FDA approves Pluvicto for PSMA+ metastatic hormone-sensitive prostate cancer (mHSPC) », 31 juillet 2026
https://www.novartis.com/news/media-releases/fda-approves-pluvicto-psma-metastatic-hormone-sensitive-prostate-cancer-mhspc-advancing-potential-new-standard-care-across-metastatic-disease
[12] Agence européenne des médicaments — Pluvicto : retrait de la demande de modification de l'autorisation de mise sur le marché
https://www.ema.europa.eu/en/medicines/human/variation/pluvicto
[13] Novartis / ANSM — Guide patient PLUVICTO, version 2.0, août 2025
https://www.novartis.com/fr-fr/sites/novartis_fr/files/Guide%20patient%20PLUVICTO.pdf

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